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Tomber sept-fois, se relever huit

Aperçu

Quelque chose a changé.
Lorsque je me réveille, je suis en nage. Cette expression ne veut rien dire, c’est une image facile, elle ne raconte rien. Il faut corriger : je ne suis pas « en nage », je suis inondé. Je baigne dans ma sueur, ça sent cette odeur de vêtements usés quand on visite un appartement à vendre et qu’il y a des vieux qui l’habitent et on sent leur odeur et on est gêné. C’est moite, les draps, le pyjama, les oreillers sont imbibés d’eau, c’est étonnant, c’est avilissant, ça m’humilie : pourquoi ? Pourquoi avoir plongé cette nuit dans ce liquide qui semble parti de ma poitrine pour faire de mon corps une chose molle et mouillée, une serpillière bonne à jeter ?
D’où ça vient ? Qu’est-ce qui, depuis maintenant des nuits, provoque régulièrement une telle prise de pouvoir ? Qu’est-ce qui a fait céder le barrage ? Il n’y a pas une partie de mon corps, de la racine de mes cheveux jusqu’à mes pieds, qui ne soit humide. Je touche les draps : froissés, imbibés de ce que j’ai exsudé, ils sont inutilisables, à mettre au sale. Le suis-je aussi ? Bon à jeter ? À « mettre au sale » ? Vilaine expression. C’est « sale », ce que je vis ? Ce que je suis en train de devenir ?
J’ai ressenti ça plusieurs fois dans la nuit, car je me suis réveillé plusieurs fois, et j’ai constaté que ça n’allait pas bien – pas bien du tout – mais je n’ai pas voulu m’extraire du lit, je n’en avais pas la force, et puis, bon gré mal gré, je suis parvenu à m’endormir. Sauf que, après le premier réveil, entre trois et quatre heures du matin, en général, je n’ai jamais véritablement dormi.
Et maintenant, c’est le vrai matin, avec la riche réalité de la lumière du jour et la pauvre réalité de mon corps. Il faut se lever, la maison s’anime, les autres vont me voir, me toucher, m’entendre. Honteux, gêné, comme un enfant saisi d’incontinence, je vais tâcher de dissimuler ce que j’ai pris pour un phénomène passager, dû à je ne sais quelle fatigue ou quel virus, mais dont je vois bien, désormais, qu’il s’agit de quelque chose de plus grave à quoi je ne sais faire face. À quoi je ne sais pas donner de définition et qui va bouleverser mes jours – et plus souvent mes nuits.

L’important, pour moi, c’est de raconter, de décrire. Je ne serai pas le premier ni le dernier. Il y a eu toutes sortes de livres, d’essais sur ce sujet – mais rien ne remplace son propre récit, son quotidien de la chose.
Il faut la dire sans pudeur, et tant pis pour les probables épithètes : narcissisme, complaisance, et tant mieux aussi, si ce que je veux tenter de restituer peut aider celles et ceux qui sont entrés dans cette nuit du corps, cette nuit de l’âme, ce que l’on appelle, faute de mieux, la dépression. Comme chacun sait, la formule complète est : dépression nerveuse. Comme s’il s’agissait simplement des nerfs ! Les Anglo-Saxons appellent cela un nervous break down – littéralement une brisure nerveuse, une chute, une fêlure. Toutes celles et ceux qui ont chaviré dans cette brisure vers le bas (break : briser – down : bas) savent de quoi je veux parler. Il paraît qu’un Français – ou une Française – sur cinq connaît ça. Puisque je crois que j’ai appris à raconter les choses, je vais leur dire comment c’était.
Je vais dire aussi qu’on peut en sortir, qu’on peut remonter, que la brisure se referme. Quant aux autres, qui n’ont pas été brisés, que ce récit puisse leur faire comprendre à quoi ça ressemble et pourquoi, lorsqu’ils sont confrontés à ce mystère, il est nécessaire qu’ils fassent preuve de beaucoup de patience, de compréhension et d’amour.

J’ai longtemps hésité avant de me décider à faire le récit de la brisure. J’avais d’autres plans d’écriture, d’autres projets – et puis, c’était derrière moi, tout ça ! – et puis, j’avais assez parlé de moi dans d’autres livres. Et puis, peut-être n’osais-je pas ? Mais c’était idiot, tu dois oser. C’est ainsi que tu as procédé jusqu’ici. Ce que tu as vécu, tu l’as parfois réinventé, enjolivé et transformé et tu as alors appelé cela des romans. Mais parfois tu as raconté une chose vécue, sans fiction, sans faire appel à l’imaginaire. Tes chemins d’écriture ont été dessinés de cette manière : raconter la vie, la tienne, avec cette ambition, cette prétention que le lecteur s’y retrouve et que, de ta petite expérience personnelle, ressorte, si tu as su l’exprimer, une autre connaissance, plus universelle. Que ta lectrice, ton lecteur, se disent : « Eh bien, c’est moi, ça, je connais, je me reconnais », et qu’ils demeurent ainsi ce que tu as souhaité qu’ils soient : ta sœur, ton frère.

Il existe une étrange intimité entre ceux qui l’ont eue et ceux qui l’ont. J’ai reçu, un jour, un coup de fil d’une vague connaissance, un homme d’affaires, une de ces relations parisiennes que je rencontre épisodiquement, au foot, au cinéma, au concert.
– Je sais ce que tu as vécu, m’a-t-il dit. Voilà, je crois que je suis déprimé et j’aimerais que tu me dises comment tu t’en es sorti, qui tu as vu, ce que tu as fait. J’en ai besoin.
Il avait une voix embarrassée, comme après avoir commis une faute.
– Viens me voir quand tu veux, ai-je répondu. N’attendons pas. Demain, cet après-midi, je suis à ta disposition.
Je l’ai vu pénétrer dans mon bureau. Il souriait, pour masquer sa gêne. Il s’est assis et m’a exposé les symptômes dont il était victime. À chacune de ses phrases, à chacun des exemples concrets, chacun de ses menus aveux, je reconnaissais ma propre expérience. Brusquement, cet homme, pour qui je n’avais jusqu’ici qu’une sympathie courtoise mais épisodique, m’est apparu comme un parent, un membre de ma famille, la secrète famille de ceux qui ont désespéré. Je l’ai aimé, puisqu’il souffrait et puisque je savais ce qu’il était en train de subir. Je lui ai donné quelques conseils, avancé quelques principes de base que j’ignorais avant d’avoir connu ça et qui me paraissent, aujourd’hui, évidents, presque enfantins. En nous quittant, je me suis approché de lui et j’ai embrassé chaleureusement ce type qui n’avait jamais compté dans ma vie affective. Je lui ai dit :
– Appelle-moi. Tiens-moi au courant.
Il ne l’a pas fait immédiatement. Je l’ai relancé, l’interrogeant, l’obligeant presque à se soumettre à un petit rapport téléphonique hebdomadaire, ce qu’il a fait, par la suite, en m’indiquant :
– Ça y est, j’ai vu quelqu’un, je prends des trucs, mais ça va mal, tusais.
– C’est normal, lui disais-je, c’est normal. Sois patient, courage !
Ça a duré quelques mois, les coups de fil se sont espacés. Un soir, au Théâtre des Champs-Élysées, à l’entracte, je l’ai aperçu, élégant, charriant avec lui une certaine rondeur du ventre, une épaisseur dans les épaules. Il s’est avancé vers moi, et son sourire transmettait une fraîcheur nouvelle, il avait retrouvé l’étincelle perdue, la petite paillette de gaieté qui révèle la différence entre celui qui plonge dans le noir et celui, ou celle, qui a sorti sa tête de l’eau sombre et redécouvre la simple et irrésistible pulsion de la vie. C’est lui, cette fois, qui m’a pris dans ses bras :
– Ça va mieux, tu sais, a-t-il murmuré dans mon oreille. Je suis en traind’en sortir.
– Je suis heureux pour toi, lui ai-je dit.

J’aurais tellement aimé pouvoir accomplir le même geste de solidarité à l’égard de Bernard, un véritable ami, lui, qui s’est tué d’un coup de fusil pendant l’hiver, à la stupéfaction de ceux qui l’aimaient. Si seulement j’avais compris, lors de notre dernier coup de téléphone, qu’avait retenti comme une frêle sonnette d’alarme cette tonalité morne et morose dans une voix que j’avais toujours connue éclatante, énergique et dynamique. Mais il ne m’avait rien dit, ni avoué, emmuré qu’il était sans doute, déjà, dans l’impuissance de partager une douleur qui ne se voit pas. On devrait pouvoir déceler ça immédiatement, à la nanoseconde près, lorsqu’on est passé par là. Cela m’a échappé, comme à une grande partie de son entourage. Cette charge électrisante de vie, ce phénomène jovial qui cachait derrière sa masse de lutteur la dévorante maladie du doute, n’est plus là aujourd’hui, et je suis coupable, comme d’autres, de ne pas avoir entendu l’appel au secours. Il est vrai qu’il ne criait pas : « À l’aide, à l’aide ! Je me noie ! » Les voix du néant sont muettes, comme les tombeaux.

Détails

  • Faculter :Médecine
  • Taille :978,763 Ko
  • Type :LIVRE
  • Pour :Albin Michel S.A
  • Edition :2003
  • Garant :Phillipe LABRO

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